Compte rendu : Nature et portée des manifestations au Brésil

Date :                                                                                                           26 juin 2013

Lieu :                                                                                                                      Maison de l’Amérique latine, Paris

Intervenants :                                                                                                           Jean-Michel Blanquer (Président de l’Institut des Amériques, Directeur de l’ESSEC)                                                                                                                         Pierre Salama (économiste, Université Paris 13)                                                   Carlos Quenan (économiste, Université Sorbonne Nouvelle – Paris 3, IHEAL)   Hervé Théry (géographe, directeur de recherche au CNRS-CREDA et professeur invité à l’Universidade de São Paulo)                                                               Stéphane Monclaire (politologue, Université Panthéon Sorbonne – Paris 1)

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Jean-Michel Blanquer introduit le débat en indiquant que la crise brésilienne, qui n’avait pas été prévue, était néanmoins prévisible. Cette crise est révélatrice de trois paradoxes :

• Un paradoxe économique et social, au regard des discours sur les pays émergents comme “avenir de l’humanité” parallèlement au pessimisme sur la situation européenne. Cette crise montrerait que la croissance économique dans les pays en développement n’est pas toujours un facteur de progrès social.

•  Un paradoxe politique et constitutionnel, au vu de l’incapacité des institutions politiques à représenter le peuple. Le parti politique au pouvoir qui s’est imposé comme le représentant principal de la société civile se montre mal à l’aise avec cette manifestation de protestation. Une question sous-jacente porte sur le paradoxe constitutionnel : comment cette manifestation a pu éclater dans un pays latino-américain doté d’une constitution d’avant-garde sur les réformes du service public ?

•  Un paradoxe “sportivo-sociétal”, puisque la patrie du football met en cause l’organisation de la coupe du monde au regard de la situation sociale du pays : on ne sacrifie pas tout au football. Cette demande qui vient d’un pays en développement devrait faire réfléchir les pays du Nord.

D’après Pierre Salama le Brésil a vécu avec un mythe, celui de l’Eldorado, une terre d’opportunités et de réussites économiques. Il faut déconstruire ce mythe et parler de la croissance réelle de ce pays. En effet, le taux de croissance sur les dix dernières années a été plus élevé que dans les années 90, mais il s’est fortement infléchi depuis 2011. Il y a eu par ailleurs une baisse très légère des inégalités. Le nombre de personnes en situation de pauvreté a diminué, mais le nombre de riches a augmenté et l’on a pu dire que Lula a été “le père des pauvres et la mère des riches”. La balance commerciale est légèrement excédentaire jusque 2012, le pays ne vit plus ou moins sous la contrainte externe, mais 62% des exportations sont des matières premières, contre plus de 50% de produits manufacturés il y a 15 ans, ce qui révèle la primarisation de l’économie brésilienne : un processus de restructuration du tissu productif centré sur le retour au secteur primaire, le principal client du Brésil étant la Chine. Ce processus entraine des problèmes de compétitivité. Les industries créées tout au long des années 90 sont aujourd’hui mises à l’arrière plan et un processus accéléré de désindustrialisation est à l’œuvre.

Un autre phénomène a contribué à la crise brésilienne : le chômage touchant les catégories supérieures de l’emploi formel. Le niveau de qualification de la population s’est accru mais il n’y a pas  assez d’emplois qualifiés, d’où un déclassement de nombreux salariés par rapport à leur qualification, ce qui est cause de frustration sociale.

La baisse les taux d’intérêt à 2% en terme réel avait conduit à une dépréciation de la monnaie brésilienne et à une augmentation de l’inflation. Récemment les taux d’intérêt ont été relevés, ce qui a causé une réappréciation de la monnaie, mais comment faire pour augmenter la compétitivité dans ce contexte ? Alléger les charges sociales des entreprises impliquerait de baisser les dépenses publiques car les contraintes budgétaires sont fortes.

En conclusion, Pierre Salama souligne que si la période Lula a énormément apporté au Brésil, elle a aussi été marquée par le gaspillage de ressources financières qui n’ont pas été dédiées à l’amélioration de la compétitivité industrielle et des infrastructures. La qualité de l’enseignement et de la santé ont baissé et le système politique n’a pas eu la capacité de construire un projet de progrès social compatible avec un avenir de développement économique.

Carlos Quenan revient sur la surprise causée par le déclenchement des manifestations de masse au Brésil et sur les comparaisons qui ont été recherchées, pour les comprendre, avec les événements de Turquie, le printemps arabe ou le mouvement des indignés. On est bien, ici, dans la problématique du soulèvement de la société civile dans le monde émergent, mais le phénomène n’a rien à voir avec le mouvement des indignés qui a eu lieu dans des pays où il y a eu un recul des acquis sociaux. La différence entre les manifestations brésiliennes et les mouvements occidentaux réside dans le fait qu’au Brésil les acquis sociaux ont progressé au cours des dix dernières années.

Plusieurs sujets d’ordre politique et social vont caractériser les débats des prochains jours : le Brésil est un pays très fédéral et diversifié. Il s’agit d’un pays différent par rapport au Mexique, par exemple, caractérisé par la présence d’un parti quasi unique. Au Brésil même la dictature des années 60 avait dû se confronter à la variété, géographique et culturelle, de la population brésilienne, ce qui l’a obligée à rechercher le compromis social pour obtenir le consensus.

Le PT (Parti de travailleurs) devrait se réinventer pour survivre face à cette mise en cause du système politique dont la lenteur et la corruption sont les principales menaces. Les protestations sont parfois résumées par les problèmes de la santé et du logement, mais il y a aussi la lenteur des certains projets publics et la rapidité de l’intervention de l’État sur les infrastructures liées à la coupe du monde. Si le PT veut exister, le système politique doit se renouveler. Le PT se trouve ainsi en face d’un vrai dilemme politique : négocier avec les manifestants ou s’imposer d’une manière autoritaire et répressive. Il y a une bonne mesure à trouver pour répondre aux manifestations.

L’économie brésilienne devra se transformer grâce à une restructuration de la politique. Le premier acte du gouvernement Lula avait été le choc de crédibilité par rapport aux marchés, et Lula a vu dans la mise en œuvre de politiques de type néolibéral l’unique voie du développement. Cette politique a eu des succès et le gouvernement Lula a ouvert de nouvelles voies de croissance, mais le gouvernement brésilien a « survendu » ses performances économiques. Certes entre 2003 et 2008 le taux de croissance a doublé par rapport à la période précédente, le pays a bien résisté à la crise internationale de 2007-2008 et a connu un grand rebond en 2010. Mais cette croissance a été soutenue par un fort dynamisme de la demande intérieure et le problème s’est situé au niveau de l’offre : le taux d’investissement dans le développement des infrastructures et du capital humain a été faible, ce qui limite le taux de croissance potentiel à 3%. Carlos Quenan conclut sur la nécessité d’une restructuration de l’économie et en soulignant que le mouvement de contestation actuel arrive au pire moment en termes de marge de manœuvre du gouvernement.

Hervé Théry entame son intervention par une boutade : les brésilianistes se sont tous trompés, aucun n’avait prévu la crise actuelle. Ils peuvent néanmoins apporter des éclairages, notamment en rappelant que le mouvement actuel, qui touche non seulement les grandes métropoles mais aussi les petites villes, a connu des précédents. Hervé Théry propose un point de vue historicisé afin de comprendre le présent à la lumière du passé : tous les dix ans le Brésil connaît des grands mouvements de masse (1992, 2002, 2013). La nouveauté de ce mouvement est l’effervescence collective des participants. Ceux qui manifestent dans les rues continuent à se dire : « imagine o que vai acontecer com a Copa do mundo ».

Hervé Théry propose ainsi d’analyser les origines du mouvement dans son contexte historique et social. L’explosion de mécontentement a été causée par l’augmentation des tarifs des transports à São Paulo. La police a mal réagi. L’État a laissé faire en négligeant les possibles réactions de la population, de plus en plus formée (37 universités fédérales ont été créées depuis 10 ans) et frustrée par les difficultés de transport dans les grandes métropoles, les archaïsmes et la corruption ambiante.

Le rôle des réseaux sociaux a été aussi particulier. La diffusion capillaire de l’information via ces réseaux a permis une mobilisation rapide dans toutes les grandes villes brésiliennes et même de petites et très petites villes.

Culturellement, toutefois, le Brésil a moins changé qu’on ne l’a dit. Il reste une société de consensus, où la « cordialité » prime. Les hommes politiques brésiliens construisent des alliances et des compromis en évitant le plus possible l’affrontement : « au Brésil, on cherche le consensus politique et quand on arrive au bout du consensus il y a l’explosion sociale ».

Stéphane Monclaire revient plus particulièrement sur l’agrégation d’acteurs diversifiés dans une situation de crise sociale et politique. Comment expliquer la dynamique de cette crise et la contagion ? Il est utile de commencer par pointer les éléments déclencheurs du mouvement. Le point de départ a été la hausse des tarifs des transports publics. A Porto Alegre, ville marquée par une tradition de lutte et d’intégration élevée entre les couches sociales basses et les segments hauts des couches, on voit surgir le collectif militant « Mouvement pour le ticket gratuit » garant de la mobilité des classes populaires. Le gouvernement aurait dû prendre en compte les possibles réactions que susciteraient ces hausses de tarifs et il aurait pu prévoir cette situation de crise des transports.  A Sao Paulo, alors que le nombre des usagers des transports en commun a augmenté de 80% de 2004 à 2012, les infrastructures n’ont pas suivi.

Face à ces premières manifestations, la répression policière a donné le coup d’envoi à une mobilisation de plus large ampleur et le rôle des médias et des réseaux sociaux a été essentiel dans la diffusion du mouvement. Au Brésil il y a 245 millions de téléphones portables dont 21% connectés à internet. Les couches populaires n’en sont pas équipées, contrairement aux couches moyennes, qui sont jeunes. Nous assistons aussi à de nouveaux changements dans le rapport à l’autre au niveau politique et dans la rapidité de la mobilisation.

La mobilisation s’est ensuite élargie sur des mécontentements plus diffus, comme l’augmentation des prix alimentaires (légumes et tomates en particulier). Les couches populaires en sont les premières victimes et souffrent de la lenteur de l’action publique de plus en plus inadéquate pour résoudre les besoins grandissants de la population. Grâce à la hausse de la scolarisation la population a aussi de nouvelles attentes, la qualité de l’éducation restant très inégalitaire. Une autre inquiétude et/ou revendication porte sur la corruption qui est surestimée par la population. Elle croit que l’ensemble de la classe politique est corrompue. A ce propos, il y a un contraste entre le fantasme de la corruption et sa sous-estimation par ceux qui sont vraiment corrompus. Comme dirait Romario, l’un des plus connus joueurs brésiliens: « On planifie les retards d’avancement des travaux pu  afin de se dispenser de certains appels d’offre pour pouvoir ensuite permettre aux entreprises d’augmenter la valeur des travaux et de choisir les plutôt cette entreprise que l’autre et de s ‘en servir au passage ».

Face au gonflement du coût du financement des infrastructures pour la coupe du monde, le mécontentement a grandi face aux besoins non satisfaits en matière de transports, d’éducation et de santé.

L’élargissement territorial des manifestations cause aussi leur diversification, les cultures politiques variant selon les lieux, et les médias ont participé à la nationalisation du mouvement. Cette diversification sociale au sein du mouvement est très importante. Pour Stéphane Monclaire les couches populaires ne sont pas dans la rue : dans la journée elles travaillent, et le soir elles rentrent chez elles. Les participants les plus actifs seraient des urbains appartenant aux couches moyennes basses et aux couches moyennes. Ces couches ne sont ni solidaires ni politiquement homogènes. En effet, en 2010 et en 2006 ces couches moyennes n’ont pas voté pour Dilma et Lula, mais pour l’opposition. Le mouvement actuel est donc composite, des partis néoconservateurs en font partie, et le gouvernement Dilma, qui a tardé à réagir, tente actuellement d’y répondre.

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